À seize heures vingt-trois, Nora Valette avait déjà déplacé trois fois la chaise vide.
Elle n’avait rien contre les chaises vides. Elle avait quelque chose contre celles qui n’étaient pas à leur place.
Greffière municipale, elle passait ses journées à rendre les écarts administrativement supportables. Elle préférait, de très loin, qu’ils n’existent pas.
La salle des mariages de Belvaux-sur-Rive était encore encombrée par la réunion du matin : bouteilles d’eau à moitié pleines, chevalets de carton, une rallonge électrique qui serpentait entre deux rangées et, au fond, les panneaux de l’exposition du centenaire de la chorale municipale, couchés contre le mur comme des portes démontées. À dix-sept heures, le comité devait valider les légendes avant l’impression. À dix-huit heures dix, Nora devait être au collège pour entendre Lucie jouer trois minutes de clarinette avec son atelier. Ces deux horaires pouvaient parfaitement coexister à condition que personne ne décide de devenir imprécis.
Elle posa la chaise contre la longue table, à gauche de celle réservée à Jeanne Laroque, présidente des Voix de Belvaux. La place avait été ajoutée pour le photographe des archives. Il avait confirmé sa présence, puis n’avait plus répondu.
— Tu sais qu’on peut survivre à une réunion avec une chaise de trop ? demanda Yacine Roux depuis l’embrasure.
Il tenait sous le bras un registre relié de toile verte, trop lourd pour la façon nonchalante dont il le portait. Archiviste municipal depuis quatre ans, il avait développé l’art irritant de donner l’impression que tout ce qui menaçait de tomber pouvait encore attendre une seconde.
— On peut aussi survivre à une réunion sans ordre du jour. Ce n’est pas une raison.
— Hélène te cherche.
— Elle sait où je suis.
— C’est précisément ce qui la contrarie.
Nora tendit les mains vers le registre. Yacine ne le lâcha pas tout de suite.
— Tu signes la sortie.
— Je travaille ici.
— Toi aussi, tu peux voler une archive.
— J’aime quand tu mets tout le monde au même niveau.
— C’est le seul moyen de rester populaire.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.