À dix-huit heures vingt-deux, Iris Bellanger avait déjà raté deux fois le moment où il suffisait de fermer son ordinateur.
La première, Paul lui avait envoyé une photo de la table dressée chez sa mère : six assiettes blanches, un bouquet trop haut qui masquerait la moitié des visages, une bouteille de crémant dans un seau à glace. Sous la photo, il avait écrit : *Tu viens vraiment, cette fois ?*
La seconde, Salomé avait passé la tête par la porte vitrée de son bureau avec son casque de vélo à la main.
— Tu peux encore partir. Je ne dirai à personne que tu as une vie.
Iris avait levé l’index sans quitter l’écran.
— Deux minutes.
Salomé avait ri, parce que deux minutes, dans la bouche d’Iris, n’étaient pas une mesure du temps mais une façon polie de dire non.
La Maison Orbe se vidait autour d’elles. Dans la grande salle du premier étage, les rails de spots s’éteignaient par groupes. Les œuvres de la vente de juillet restaient suspendues dans un jour devenu gris sous la verrière : portraits, paysages, deux abstractions trop grandes pour le mur qu’on leur avait attribué. La climatisation rendait un souffle irrégulier. À chaque coupure, le silence du bâtiment paraissait plus vaste.
Iris comparait trois numéros.
Le bon de sortie du transporteur indiquait 417-B. Le registre de la réserve portait 417-D. La photographie prise lors de l’enlèvement montrait, sur le plomb du scellé, quelque chose qui pouvait être un B ou un huit écrasé.
Trois signes, aucun assez solide pour devenir un fait.
Elle ouvrit son agenda papier, celui qu’elle gardait malgré les calendriers partagés, les rappels et les invitations numériques. Couverture noire, tranche crème, un élastique détendu qu’elle remplaçait chaque janvier sans jamais jeter l’ancien. Paul disait qu’elle avait davantage confiance dans ce carnet que dans les êtres humains. Il exagérait, mais pas au point qu’elle puisse s’en moquer.
Sur la page du jeudi 25 juin, elle avait écrit à la main :
**18 h 30 — N… / dépôt B**
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.