À huit heures vingt-trois, la machine qui devait détruire un visage refusa de démarrer.
Lise Delmas avait déjà retiré les agrafes des quarante dossiers, séparé les consentements des récits, remplacé les noms par des identifiants et posé sur le bord de son bureau la chemise blanche qui ne devait pas survivre à la matinée. Il lui restait à vérifier trois suppressions, signer le bordereau de transfert et descendre le lot au niveau moins deux avant neuf heures. À neuf heures trente, la commission d’accès occupait la salle 4. À dix heures, Nina avait rendez-vous chez l’orthodontiste et Adrien lui avait envoyé, à six heures quarante-sept, un message dont le dernier mot était *cette fois*.
La broyeuse sécurisée affichait : CAPOT OUVERT.
Le capot était fermé.
— Je vois que tu as commencé ta journée avec une relation saine, dit Mina derrière elle.
Lise ne se retourna pas. Elle appuya une seconde fois sur le bouton d’arrêt, attendit le déclic du verrou et souleva le couvercle de trois millimètres avant de le rabattre.
— Elle ment.
— C’est une machine. Elle n’a aucun intérêt à mentir.
— C’est ce que disent toujours les gens qui n’ont jamais travaillé avec une broyeuse homologuée.
Mina posa deux cafés sur le meuble bas, entre la boîte des badges visiteurs et le bac rouge réservé aux supports à détruire. À vingt-sept ans, elle avait la façon économique de bouger des gens qui avaient grandi parmi les interfaces : si un objet ne répondait pas, elle changeait d’objet. Lise, elle, voulait savoir pourquoi celui-ci résistait.
Le Centre Lhomond occupait quatre étages d’un bâtiment dont personne n’aurait pu deviner la fonction depuis la rue. Pas de plaque spectaculaire, pas de verre fumé, pas de gardes en uniforme. Une ancienne école remaniée, des couloirs trop étroits pour les chariots d’archives, des fenêtres hautes et un chauffage qui se déclenchait avec un claquement sec avant de pousser dans les bureaux une odeur de poussière chaude. Au laboratoire documentaire, les anomalies les plus difficiles du monde finissaient souvent sous une étiquette mal imprimée.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.