Le carton avait été fermé en 2004 avec un ruban adhésif qui ne collait plus à rien. Quand Nora Fuchs souleva le rabat, une poussière grise glissa sur la table comme si le contenu avait continué à vieillir en secret.
— Tu peux éternuer, dit Ariane Paulus. Mais pas dedans.
Nora leva les yeux. L’archiviste portait des gants de coton qu’elle détestait et des lunettes suspendues au cou par une chaîne rouge. Elle avait posé entre elles une règle, deux pochettes de papier neutre et un formulaire de transfert dont la dernière page exigeait six signatures pour déplacer trois kilos de vieux papiers d’un sous-sol à un autre.
— Je sais encore me servir de mon nez.
— C’est ce que disent tous les policiers avant de toucher les agrafes.
La pièce de conservation provisoire se trouvait au niveau inférieur de l’hôtel de police, derrière une porte coupe-feu qui se refermait trop vite. À chaque passage, elle brassait une odeur de carton humide, de métal et de café froid. Nora y avait passé quatre matinées depuis qu’on lui avait retiré les dossiers nécessitant, selon la formule de sa supérieure, « une relation simple avec le public ». Les archives n’avaient pas de public. Elles avaient des dates, des signatures et des morts qui ne téléphonaient plus au cabinet du préfet.
Elle sortit la première chemise.
DÉCLARATION SPONTANÉE — 17 MARS 1973.
Le papier pelure avait pris la couleur d’un os ancien. Un tampon bleu pâle mordait le coin supérieur droit. Le nom du déclarant était René Krier, dix-huit ans, apprenti imprimeur. Quatre pages dactylographiées, une signature nerveuse au bas de la dernière et, en marge, deux mots à la plume : rêve récurrent.
Nora lut sans intérêt particulier les premières lignes. Le garçon disait s’être réveillé trois nuits de suite après avoir vu une adolescente qu’il ne connaissait pas. Seize ans, peut-être dix-sept. Un visage étroit. Des cheveux sombres. Une cicatrice claire sous le menton.
Elle posa la chemise à gauche.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.