Le lundi matin, Rosa Ferrero travaillait avant que la cuisine eût fini de perdre la chaleur du café.
Elle avait repoussé les deux assiettes du petit déjeuner au bord de l’évier et tiré la table sous la fenêtre. La lumière y tombait mieux, disait-elle. Pietro savait seulement que, lorsqu’elle installait la boîte plate où dormaient les épingles, il n’avait plus le droit de grimper sur sa chaise préférée. La robe bleu nuit occupait sa place. Elle débordait de la table comme une eau épaisse, et sa mère la retenait d’un coude pendant qu’elle cherchait du fil.
Pietro était assis par terre, entre le buffet et le poêle éteint. On lui avait donné ce qui ne coûtait rien : trois bobines vides, un morceau de doublure brune et une chute de coton à fleurs trop petite pour une manche. Il avait planté les bobines debout et faisait passer l’étoffe entre elles. C’était une rue, puis un tunnel, puis la table d’un marchand qui ne vendait que des choses rouges. Quand une bobine roulait sous le buffet, il s’aplatissait sur le ventre pour la récupérer, le nez dans une odeur de poussière et de cire.
— Pas celle-là, dit Rosa.
Sa main descendit sans quitter l’ourlet qu’elle bâtissait. Pietro avait attrapé une bobine encore pleine, d’un vert sombre presque noir.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle sert.
— Les autres aussi servent.
— Les autres ont déjà servi.
Il considéra cette différence. Dans la maison, beaucoup de choses étaient ainsi. Les chaussures de son père servaient encore et les siennes servaient jusqu’à ce que son gros orteil fasse une bosse. Le savon servait jusqu’à devenir une lamelle qu’on collait sur le morceau neuf. Les journaux servaient deux fois : d’abord à Cesare, qui les lisait le soir en plissant les yeux, puis à Rosa, qui les étalait sous les pièces qu’elle craignait de tacher.
La bobine verte, elle, était grosse, lisse, et le fil courait autour sans nœud. Pietro la fit tourner entre ses paumes.
Rosa posa enfin son aiguille.
— Pietro.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.