La clé du local à poussettes coinçait chaque fois au second cran.
Alice Marceau la tourna d'abord avec deux doigts, puis avec la paume, comme si la serrure pouvait être convaincue par une pression plus nette. Rien. Derrière elle, Samir Haddad tenait la porte vitrée de l'immeuble du pied et regardait les étages indiqués sur les boîtes aux lettres.
— Tu veux que j'essaie ?
— Non.
— Je n'ai rien dit sur ta façon d'ouvrir une porte.
— Tu l'as pensé très fort.
Elle retira la clé, la remit plus droite et sentit enfin le mécanisme céder. Le battant s'ouvrit sur un couloir étroit éclairé par trois dalles blanches au plafond. La première clignota avant de se stabiliser. Le local était vide, à l'exception d'un vélo d'enfant sans selle et d'une trottinette pliée contre le mur.
Alice y posa la mallette de l'équipe mobile. Ils ne pouvaient pas monter chez les Vasseur avec tout le matériel d'évaluation comme s'ils venaient saisir quelque chose. Un tensiomètre, quelques formulaires, deux bouteilles d'eau suffiraient. Le reste attendrait.
Samir referma la porte.
— La mère a rappelé deux fois depuis qu'on est partis.
— Je sais.
— Et le père une fois pour dire de ne pas tenir compte de ses deux appels.
Alice glissa la petite clé dans la poche avant de la mallette. Elle aimait les familles quand elles n'étaient pas encore devenues des dossiers. À cet instant précis, avant les catégories, les mots avaient encore leurs défauts d'origine. Une mère disait « elle n'est plus elle-même » et cela pouvait désigner une crise de panique, une adolescente qui s'enfermait, une peur religieuse, une dispute sur un téléphone ou le début d'un épisode grave. Le travail consistait à ne pas décider trop tôt ce que la phrase voulait dire.
Elle le savait. Elle l'enseignait aux internes. Elle le faisait moins bien qu'elle ne le croyait.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.