*Paris, 6 mars 1882.*
Marguerite avait déjà refait le nœud trois fois quand Henri Dervieux posa sa canne sur la boîte.
Le geste n’était pas violent. La pomme d’ivoire toucha le carton gris avec la précision d’un index sur une ligne de compte, et la ficelle de lin, tendue sous les doigts de Marguerite, demeura suspendue au-dessus du couvercle.
— Celle-ci ne part pas à la Faculté.
De l’autre côté de la table, le notaire continuait de lire l’inventaire comme s’il n’avait rien entendu. La pièce sentait le charbon froid, le cuir et la poussière qu’on venait de déranger après des années. Depuis huit jours, les armoires du docteur Théodore Dervieux se vidaient par couches : traités de médecine dans les caisses numérotées, correspondance savante dans les cartons bleus, factures et comptes dans les chemises beiges. Il restait, contre le mur du fond, les boîtes sans destination.
Marguerite baissa les yeux vers l’étiquette qu’elle avait écrite le matin même.
**SÉANCES — 1876-1881 — TRANSCRIPTIONS, LETTRES, PIÈCES ANNEXES.**
— Elle figure à la cote quatorze, dit-elle.
Henri retira sa canne.
— Alors rayez la cote quatorze.
Le notaire leva enfin la tête. Maître Béchard avait des sourcils qui paraissaient toujours sur le point de demander un supplément d’honoraires.
— Monsieur Dervieux, si l’objet a été porté à l’inventaire…
— Ce ne sont pas des objets de valeur. Des sottises de fin de vie.
La sécheresse avec laquelle il parlait du mort remit, comme chaque fois, le deuil de Marguerite à sa place. Elle n’était ni parente ni confrère. Pendant six ans, elle avait copié les notes du docteur, réparé ses livres, classé ses lettres, attendu qu’il finisse de dicter des pages qu’il recommençait parfois trois fois. Elle savait à quel moment il fallait lui apporter du café sans demander s’il en voulait. Elle savait qu’il cachait les factures impayées sous les épreuves de ses articles. Cela ne faisait pas d’elle quelqu’un à qui la famille devait reconnaître une perte.
Elle tira la ficelle d’un centimètre.
— Votre père a conservé ces dossiers séparément.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.