Le deuxième automne, les morts arrivèrent avec des étiquettes en moins.
Remedios l’avait voulu ainsi. Aucun numéro au dos des portraits. Aucun grand livre ouvert dans l’alcôve. Les familles qui tenaient encore à déposer une photographie chez elle inscrivaient leur nom sur une petite enveloppe qu’elles gardaient elles-mêmes. Si elles souhaitaient laisser un récit, l’école avait une pièce pour cela, avec des feuilles séparées, deux armoires et don Fermín qui répétait à tout le monde que l’alphabet n’était pas un sacrement.
La maison de Remedios avait retrouvé sa fonction première : on y faisait du café, on y réparait des nappes, on y se disputait sur la place des bougies. Cette année, l’autel tenait sur deux niveaux au lieu de trois.
Jacinta disait que c’était un progrès parce qu’elle aurait moins de cire à gratter le 3 novembre.
Clara disait que c’était un progrès parce qu’on pouvait de nouveau traverser la pièce sans demander pardon à cinq générations.
Remedios ne disait rien. Elle voyait surtout les espaces vides.
Un an auparavant, on lui confiait les portraits comme on lui confiait une date : avec l’idée qu’elle saurait quoi en faire. Depuis, les gens avaient appris que savoir ranger une chose et avoir le droit de la garder n’étaient pas le même talent. Certaines familles venaient encore. D’autres dressaient leur autel chez elles et fermaient la porte.
Le premier novembre 1911, à la tombée du jour, elles étaient six dans la grande pièce. Jacinta coupait des oranges. Clara avait les doigts collants de miel parce qu’elle venait d’aider Natividad à glacer des petits pains. Doña Eulalia fixait le portrait de son père avec une épingle et prétendait que le mur s’était amolli pendant l’année. Deux enfants de la famille Vázquez comptaient les bougies à voix haute en se trompant volontairement.
Remedios reculait une tasse trop près d’une flamme lorsque Soledad Ortega entra avec la photographie de son frère Martín sous le bras.
— Je la reprends, dit-elle.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.