À dix-huit heures quarante-deux, la voix sans visage demanda si quelqu’un avait laissé la fenêtre ouverte.
Daniel leva les yeux de la console. La baie du laboratoire ne s’ouvrait pas. Elle occupait tout un pan du mur, trois mètres de verre teinté au-dessus des toits de Dogpatch, et les seules choses qui entraient par là étaient la lumière sale du soir et le reflet des écrans. Pourtant la phrase avait eu cette petite inflexion impatiente qui donne envie de vérifier une pièce, même lorsqu’on sait qu’elle n’a pas de fenêtre.
— Encore, dit Tessa.
Daniel relança le segment.
« Quelqu’un a laissé la fenêtre ouverte ? »
Cette fois, il écouta le défaut qu’ils traquaient. La consonne finale se relâchait trop tôt. Rien qu’un glissement de quelques dizaines de millisecondes, presque invisible sur le spectrogramme, mais qui changeait l’intention. On n’entendait plus une question pratique. On entendait quelqu’un qui savait déjà la réponse.
Tessa Rowe se pencha au-dessus de son épaule, un gobelet de café froid contre le sternum.
— C’est le modèle ou toi ?
— Le modèle.
— Je reformule. C’est dans le signal ou dans ta tête ?
Daniel fit apparaître les courbes d’énergie. Le bleu du fond de voix, le jaune des harmoniques, les petits traits verticaux qui marquaient les attaques. Il agrandit le dernier mot.
— Là.
— Je vois une courbe.
— Tu vois la chute.
— Je vois surtout que tu as passé deux minutes à me dire comment l’entendre avant de me le faire écouter.
Il retira ses écouteurs. Tessa avait raison, ce qui ne rendait pas le défaut moins réel. Son travail consistait précisément à réduire la part du « je l’entends » jusqu’à ce qu’une autre personne, puis une autre machine, puissent répondre sans lui.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.