Le visage de Kári Bjarnason se trouvait au troisième rang, entre sa tante et un homme mort depuis neuf ans.
Sigríður avait posé la photographie de la fête du village à plat sur le bureau de la petite salle municipale. Le papier glacé avait jauni sur les bords. Quelqu’un avait écrit au dos, au stylo bille, *17 juin 2008*, puis la liste des noms dans un ordre qui n’était pas exactement celui des corps. À Hrafnsvík, on corrigeait rarement une photographie. On corrigeait les légendes.
Ásta Guðmundsdóttir, quatre-vingts ans, s’était penchée si près que la chaîne de ses lunettes touchait presque le cliché.
— C’est lui.
Son index s’arrêta sur Kári. Vingt ans sur la photo, trente-six aujourd’hui. Une mâchoire plus pleine, des cheveux qui n’existaient déjà plus au-dessus des tempes. Sigríður connaissait les changements. Elle avait grandi à trois maisons des Bjarnason et n’avait jamais appris à regarder leurs visages comme ceux d’inconnus.
— Vous êtes certaine de l’avoir vu hier soir ?
Ásta redressa la tête.
— Je ne suis pas certaine de l’heure. Je suis certaine de lui.
Dehors, la pluie frappait par rafales la baie vitrée. Les chaises de la salle du conseil étaient encore alignées après une réunion sur le chauffage de l’école. Un radiateur cognait à intervalles irréguliers. Sigríður l’entendait davantage chaque fois qu’Ásta hésitait.
La veille, quelqu’un avait fracturé le hangar à filets de la coopérative et mis le feu à un tas de cordages. Rien de spectaculaire : le détecteur avait déclenché l’alarme, les pompiers avaient été là en six minutes, et le dommage principal venait de la fumée. Mais la coopérative employait la moitié des gens qui ne travaillaient pas pour la commune. Ici, une porte forcée avait toujours des cousins.
— Il portait quoi ? demanda Sigríður.
— Une veste sombre.
— Bonnet ?
Ásta plissa les yeux.
— Je ne veux pas inventer un bonnet pour vous faire plaisir.
Sigríður eut un sourire malgré elle.
— C’est justement ce que je veux éviter.
Ásta tapota la photographie.
— Sa façon de marcher, alors. Le pied gauche un peu dehors. Comme son père.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.