Le dimanche, chez leur mère, les choses qu’on ne voulait pas garder finissaient sur le balcon.
Le balcon était déjà plein. Deux ventilateurs débranchés, un étendoir tordu, trois boîtes de vaisselle enveloppée dans du papier journal et le fauteuil de leur père occupaient l’espace jusqu’à la vitre. Personne n’avait encore décidé si le fauteuil appartenait aux meubles à vendre ou aux objets qu’on repoussait d’une pièce à l’autre parce qu’un mort s’y était assis.
Ji-won travaillait par catégories. À sa gauche, les albums à numériser. Devant elle, les photographies à distribuer. À droite, une boîte à chaussures réservée aux doublons. Sa mère, assise sur le parquet, défaisait les coins adhésifs avec l’ongle du pouce. Ji-eun passait derrière elles avec un rouleau de ruban d’emballage coincé autour du poignet.
— Tu as mis le fauteuil dans quelle catégorie ? demanda Ji-eun.
— Celle où tu arrêtes de poser la même question toutes les vingt minutes.
— Donc tu le prends.
— Non.
— Maman ne le prend pas.
— Je n’ai pas dit que je le prenais.
— C’est fascinant, cette troisième voie.
Le ruban se déroula d’un coup sec. Leur mère leva les yeux.
— Ne vous disputez pas à cause du fauteuil. Votre père aurait détesté ça.
Ji-eun s’accroupit près du carton des livres et dit, sans regarder Ji-won :
— Papa se disputait à cause de la température du riz. Il aurait survécu à un fauteuil.
Leur mère eut un rire bref, surpris, qui la fit tousser. Ji-won sourit malgré elle. C’était le genre de phrase que Ji-eun trouvait avant tout le monde, avec une cruauté minuscule qui tombait exactement où il fallait. Depuis qu’elles étaient enfants, Ji-won avait toujours cru qu’elles partageaient cette façon de se souvenir : rien de solennel ne résistait longtemps à deux personnes qui connaissaient la même histoire.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.