À huit jours du réveillon, les gens qui travaillent dans la publicité cessent officiellement de croire à Noël.
Camille Delmas avait formulé cette loi à vingt-sept ans, lors d’une nuit passée à déplacer des étoiles en carton devant une vitrine qui ne devait ouvrir que quatre heures plus tard. À trente-quatre, elle ne croyait plus non plus aux sapins parfaitement coniques, aux familles qui riaient toutes du même côté de la table, ni aux rubans qu’on défaisait d’un seul geste. Elle croyait au double-face transparent, aux tableaux de production, aux fournisseurs qui répondaient après dix-neuf heures et à la capacité d’un bon éclairage à faire oublier qu’un ange en laiton avait été livré avec une aile plus courte que l’autre.
— Si quelqu’un prononce encore le mot « féerie », je le renvoie chez lui, dit-elle.
Maud, accroupie au pied de la grande table de l’Atelier Noroît, leva la main sans quitter le rouleau de câble qu’elle essayait de démêler.
— Même le client ?
— Surtout le client.
— Ça va simplifier la réunion de dix-huit heures trente.
Camille fit glisser du bout de l’ongle une carte de vœux sous la lampe. Papier ivoire, tranche rouge, gaufrage discret. Sur la couverture, une branche de sapin dessinée au trait noir portait un seul ornement : une boule asymétrique, légèrement cabossée, avec une minuscule étoile au centre. C’était la version qu’elle défendait depuis trois semaines contre les guirlandes dorées, les flocons holographiques et un renne dont les yeux donnaient l’impression d’avoir assisté à quelque chose de judiciaire.
La campagne Wendel représentait presque un tiers du chiffre d’affaires d’hiver de Noroît. Maud disait « le client » avec la neutralité prudente qu’on réserve aux gens capables de payer les salaires de janvier. Camille, elle, refusait de laisser cette réalité entrer dans ses phrases. Si elle commençait à penser au loyer du studio chaque fois qu’un directeur marketing demandait davantage d’or, elle finirait par trouver les rennes acceptables.
Elle posa la carte dans la pile « validé ».
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.