La clé avait laissé sur le buvard une marque plus claire que le reste du cuir, un ovale de laiton poli par des doigts qu’Adrien ne pouvait pas nommer.
Il la retourna sous la lampe. La tête octogonale portait trois rayures fines près du trou d’anneau ; les dents, noircies dans les creux, n’avaient rien de remarquable. Une clé ancienne, un peu trop lourde pour une serrure moderne, attachée à une languette de veau brun sur laquelle on avait frappé un simple V. Il avait passé une heure à assouplir le cuir sans effacer les plis. Son père aurait appelé cela perdre une matinée à sauver une étiquette.
— Tu vas finir par la caresser, dit Samira sans lever les yeux de la table de lavage.
— Je vérifie le consolidant.
— Depuis huit minutes.
Adrien posa la clé dans la boîte capitonnée. À travers les vitres de l’atelier, Carouge commençait à prendre sa lumière de fin septembre, cette clarté propre qui rendait les façades presque trop nettes. Un tram grinça au bout de la rue, puis le bruit se perdit derrière le souffle continu de la hotte aspirante.
La boîte devait repartir avec deux chemises de documents restaurés vers le family office Vautrin. Une commande privée, officiellement. En pratique, une manière de plus pour Étienne Vautrin de faire entrer son fils dans ses affaires tout en lui rappelant qu’il n’en faisait pas partie.
Samira essora un pinceau sur une gaze.
— Tu lui factures le déplacement ?
— On lui facture tout.
— Je reformule : est-ce qu’il paie tout ?
Adrien eut un sourire. Elle connaissait la réponse.
Sur la table voisine, un atlas botanique attendait sous poids depuis la veille. Une université de Neuchâtel devait venir en fin de matinée pour valider une greffe de papier japonais sur trois planches déchirées ; Adrien avait promis d’être présent. Samira avait préparé les tests de fibres, les humidités, les temps de séchage. C’était leur vraie semaine, celle qui payait les salaires et dont aucun membre de la famille Vautrin n’avait à se soucier.
— À dix heures et demie, rappela-t-elle. Et pas dix heures trente-cinq avec ton père dans l’oreille.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.