À l’entraînement, Ilyès Benamar commençait toujours par mentir à son corps de façon raisonnable.
Il tirait le strap autour de sa cheville gauche jusqu’au point exact où la peau cessait d’être une peau pour devenir une consigne. Pas trop serré : il détestait les orteils blancs et les kinés qui disaient *je te l’avais dit* avec la joie modeste des gens dont le métier consistait à avoir raison après coup. Pas trop lâche : il voulait sentir le ruban lorsqu’il changeait d’appui, une résistance minuscule, presque superstitieuse, à l’endroit où sa cheville avait tourné pour la première fois à dix-neuf ans.
Paco, l’intendant, posa le maillot d’entraînement sur le banc à côté de lui.
— Le dix, pour Sa Majesté.
— Tu peux arrêter avec ça.
— Je peux. Je ne veux pas.
Le tissu bleu était encore froid du local climatisé. Ilyès passa la tête par le col et lissa du pouce le carré thermocollé de son numéro, au milieu du dos. Autour de lui, le vestiaire de la sélection s’éveillait par bruits séparés : semelles claquées contre le carrelage, Velcro des protège-tibias, haut-parleur qu’on connectait trop fort, rires venus d’une cabine de douche où personne ne se douchait. Dehors, le New Jersey cuisait déjà sous un ciel laiteux. Dans trois jours, la France jouerait son quart de finale. Dans dix, si tout se passait comme prévu, il y aurait la finale.
« Si tout se passe comme prévu » était une phrase qu’Ilyès avait toujours trouvée paresseuse.
Il préférait savoir ce qui pouvait mal se passer.
Sur le terrain, le préparateur physique avait disposé quatre petits carrés de jeu à haute intensité. Ilyès le vit tout de suite : les distances avaient été raccourcies par rapport à la veille. Dix-huit mètres, peut-être dix-sept et demi. Le type de détail qui ne changeait rien pour un journaliste et modifiait tout pour un joueur qui devait répéter vingt départs en trente minutes.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.