Le ticket était encore tiède quand Lucie le glissa sous son téléphone pour empêcher le ventilateur de le pousser jusqu’au sol.
Elle n’aimait pas les tickets de caisse. Ils se froissaient dans les poches, blanchissaient au fond des sacs et revenaient trois mois plus tard au moment des notes de frais avec l’obstination des mauvaises décisions. Celui du Saint-Loup portait pourtant une qualité rare : il avait été imprimé droit. Dix euros vingt, deux cafés, un jus de pomme qu’elle n’avait pas commandé, 7 h 46. Elle entoura le jus au stylo rouge.
— Tu vas vraiment faire corriger ça ? demanda Salomé.
— Je vais surtout éviter de faire rembourser à l’agence le petit déjeuner d’un inconnu.
— Il y a des causes qu’on reconnaît trop tard comme perdues.
Lucie leva les yeux vers elle. Salomé avait posé son casque sur ses cheveux sans l’enfiler, signe qu’elle voulait continuer à parler tout en donnant l’impression inverse.
— Le rapprochement comptable n’est jamais une cause perdue.
— Voilà. C’est précisément le genre de phrase qui me donne envie de voler dans la caisse.
À travers la verrière de l’Atelier Sillage, le ciel de ce lundi d’octobre avait la couleur d’un dossier mal exporté. L’agence occupait le deuxième étage d’un ancien atelier de passementerie, rue du Faubourg-du-Temple : parquet trop sonore, murs blancs qu’on repeignait avant chaque visite importante, tables sur roulettes qui rendaient tout provisoire même quand les gens y travaillaient depuis six ans. La salle de réunion, elle, avait été baptisée « Fixe ». Maud soutenait que c’était drôle. Personne n’avait eu le courage de lui dire que non.
Lucie déverrouilla son ordinateur. Sur l’écran, la présentation Maison Sorel s’ouvrit exactement à l’endroit où elle l’avait laissée à 23 h 18 la veille : page trente-sept, photographie d’une chambre d’hôtel dans laquelle personne ne voudrait dormir parce que le lit semblait dressé pour une autopsie.
— On enlève celle-là, dit-elle.
Salomé contourna la table.
— C’est la préférée de Jonas.
— Jonas est à Lisbonne.
— Il est à Montreuil.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.